Vous avez optimisé votre arbitrage salaire/dividendes, votre SASU ou EURL tourne bien — et une trésorerie commence à s'accumuler sur le compte bancaire professionnel. Bonne nouvelle. Mais laisser 20 000, 30 000 ou 50 000 € dormir sur un compte courant d'entreprise à 0 % d'intérêt, c'est accepter de les voir fondre chaque année sous l'effet de l'inflation.
La question que se posent alors tous les freelances prospères : comment faire fructifier cette trésorerie sans la sortir en dividendes — et payer 31,4 % de flat tax immédiatement ? Les réponses ne sont pas les mêmes selon que vous êtes une personne physique ou une personne morale. Voici tout ce qu'il faut savoir pour 2026.
Le problème : la trésorerie dormante s'érode
Un freelance en SASU qui génère 80 000 € de CA peut raisonnablement laisser 20 000 à 30 000 € en trésorerie dans sa société chaque année — soit pour lisser ses charges variables, soit pour constituer une réserve de sécurité, soit parce qu'il ne souhaite pas tout sortir en dividendes cette année-là.
Le problème : un compte bancaire professionnel classique ne rapporte rien (ou presque). Avec une inflation à 2-3 %/an, 30 000 € immobilisés trois ans perdent environ 1 800 à 2 700 € de pouvoir d'achat. C'est un manque à gagner réel, et parfaitement évitable.
La solution passe par l'investissement de la trésorerie via des supports accessibles aux personnes morales (ce que sont votre SASU et votre EURL). Attention : les règles ne sont pas les mêmes qu'en tant que particulier.
Les supports d'investissement accessibles à une personne morale
1. Le compte à terme (DAT)
C'est le placement le plus simple et le plus sûr. La société dépose une somme sur un compte à terme auprès de sa banque pour une durée fixe (3 mois, 6 mois, 1 an, 2 ans), à un taux fixé à l'avance.
- Rendement en 2026 : environ 2,5 à 3,5 % brut selon la durée et la banque
- Risque : nul (capital garanti)
- Liquidité : faible — capital bloqué jusqu'à l'échéance (sauf pénalité)
- Fiscalité : les intérêts sont intégrés au résultat de la société et soumis à l'IS
Le DAT est idéal pour une trésorerie de précaution dont vous n'avez pas besoin à court terme. Facile à mettre en place directement depuis l'interface de votre banque pro (Qonto, Shine, Boursorama Pro, BNP...).
2. Le compte-titres société (CTS) — ETF et obligations
Une personne morale peut ouvrir un compte-titres ordinaire (CTO) au nom de la société auprès d'un courtier ou d'une banque. Elle peut y loger :
- ETF (trackers) : MSCI World, S&P 500, CAC 40... Accès aux marchés actions avec des frais de gestion très faibles (0,07 à 0,20 %/an). Rendement historique long terme : 7 à 9 %/an (pas garanti).
- Obligations d'État ou d'entreprises : moins volatiles que les actions, rendement autour de 3 à 4 % en 2026 pour les obligations investment grade.
- Fonds monétaires (OPCVM monétaires) : quasi-équivalents d'un DAT mais avec une meilleure liquidité quotidienne. Rendement proche de l'ESTR (~3 % en 2026).
Le compte-titres société est le support le plus flexible pour investir la trésorerie. Il n'y a pas de plafond de versement, pas de durée minimum, et les plus-values sont traitées comme n'importe quel résultat de la société.
3. La SCPI (Société Civile de Placement Immobilier)
Une société (SASU ou EURL) peut acheter des parts de SCPI directement. Les SCPI versent des revenus réguliers issus des loyers des immeubles détenus.
- Rendement brut en 2026 : 4 à 5,5 % selon les SCPI
- Risque : faible à moyen (immobilier diversifié)
- Liquidité : faible à moyenne — la cession peut prendre plusieurs semaines
- Fiscalité : les revenus fonciers de la SCPI sont intégrés dans le résultat de la société et soumis à l'IS. Les plus-values à la cession de parts sont également imposées à l'IS.
Attention : en achetant des SCPI dans la société, vous perdez l'avantage fiscal de l'amortissement Robien/Pinel disponible pour les personnes physiques. La rentabilité nette d'IS reste correcte, mais l'immobilier papier est moins optimisé en IS qu'en IR.
Les supports inadaptés ou interdits pour une personne morale
L'assurance-vie
L'assurance-vie classique (fonds euros + unités de compte) est réservée aux personnes physiques. Une société ne peut pas souscrire un contrat d'assurance-vie au même sens qu'un particulier.
Il existe des contrats de capitalisation pour les personnes morales, proposés par certains assureurs (AXA, Generali...). Ils fonctionnent de façon similaire à l'assurance-vie pour les PM, mais sont moins répandus, plus complexes à mettre en place, et la fiscalité IS s'applique quand même sur les gains. Leur intérêt principal réside dans la souplesse de gestion, pas dans un avantage fiscal particulier.
Le PEA (Plan d'Épargne en Actions)
Le PEA est exclusivement réservé aux personnes physiques (résidentes fiscales françaises). Une société ne peut pas ouvrir de PEA, point. Si vous souhaitez investir dans des actions européennes via un enveloppe fiscale avantageuse, cela ne s'applique qu'à titre personnel — pas via votre SASU ou EURL.
Le Livret A, le LDDS, le LEP
Ces livrets réglementés sont également réservés aux personnes physiques. Votre SASU ou EURL ne peut pas y loger de la trésorerie.
Fiscalité des revenus financiers dans la société
C'est le point central à comprendre. Contrairement aux particuliers (qui bénéficient de la flat tax à 30 % sur leurs revenus de capitaux mobiliers), une société paie l'impôt sur les sociétés (IS) sur tous ses revenus, y compris financiers :
- Taux réduit : 15 % sur les bénéfices jusqu'à 42 500 € (PME éligibles)
- Taux normal : 25 % au-delà de 42 500 €
Cela signifie que les dividendes reçus d'ETF, les intérêts du DAT, les loyers de SCPI et les plus-values de cession de titres sont tous intégrés dans le résultat fiscal de la société et imposés à l'IS.
Exception importante — régime mère-fille : si votre SASU détient au moins 5 % du capital d'une autre société pendant au moins 2 ans, les dividendes reçus bénéficient d'une quasi-exonération (seule une quote-part de frais et charges de 5 % est réintégrée). Ce régime s'applique aux structures holding, pas aux ETF ou SCPI classiques.
L'arbitrage clé : capitaliser en IS vs sortir en dividendes maintenant
C'est la vraie question stratégique. Vous avez 30 000 € de trésorerie en société. Deux options s'offrent à vous :
- Option A — Sortie en dividendes immédiate : vous distribuez les 30 000 € après IS, vous payez la flat tax à 31,4 %, et vous investissez le net à titre personnel (PEA, assurance-vie, compte-titres perso...).
- Option B — Capitalisation en société : vous laissez les 30 000 € en trésorerie dans la société, vous les investissez via le compte-titres société, vous payez l'IS à 15 % sur les gains, et vous sortez le capital dans quelques années — au moment le plus opportun fiscalement.
L'effet de levier est réel à court terme : capitaliser à un taux d'IS à 15 % vous permet de réinvestir davantage que si vous aviez sorti en dividendes (flat tax 31,4 %). Mais attention : à la sortie finale, vous paierez quand même la flat tax sur les dividendes distribués. L'avantage de la capitalisation est donc un différé d'imposition + effet de taux (IS 15 % vs flat tax 31,4 % pendant la phase de croissance).
Cas pratique chiffré : 30 000 € sur 5 ans
Comparons les deux stratégies sur 5 ans, avec 30 000 € de trésorerie et un rendement hypothétique de 7 %/an (ETF MSCI World historique).
| Paramètre | Option A — Sortie dividendes + PEA | Option B — Capitalisation IS + CTS société |
|---|---|---|
| Capital de départ disponible | 30 000 € × (1 − 31,4 %) = 20 580 € | 30 000 € (pas de sortie immédiate) |
| Rendement annuel hypothétique | 7 %/an (PEA, pas d'IS annuel) | 7 %/an (CTS société, IS 15 % sur gains) |
| Capital brut après 5 ans | 20 580 × 1,07⁵ ≈ 28 874 € | 30 000 × (1 + 7 % × 0,85)⁵ ≈ 39 082 € |
| Imposition à la sortie | PEA > 5 ans : exonéré d'IR (CSG/CRDS 17,2 % sur PV) | Dividendes : flat tax 31,4 % sur le montant sorti |
| Net après sortie (estimation) | ~28 874 € − CSG PV ≈ 27 400 € | 39 082 × (1 − 31,4 %) ≈ 26 830 € |
Hypothèses : IS 15 % sur les gains annuels dans la société ; PEA ouvert depuis plus de 5 ans donc exonéré d'IR, seule la CSG/CRDS (17,2 %) s'applique sur les plus-values. Simulation indicative — la réalité dépend de votre situation fiscale personnelle et de la performance des marchés.
Conclusion de la simulation : les deux options aboutissent à un résultat net très proche sur 5 ans. L'option PEA (Option A) est légèrement plus avantageuse dans cet exemple, grâce à l'exonération d'IR après 5 ans de détention. Cependant, si vous n'avez pas de PEA disponible (ou s'il est plein), ou si vous êtes en tranche d'IS à 25 %, la comparaison évolue. Le bon choix dépend de votre situation personnelle, de vos besoins en liquidité et de la disponibilité de vos enveloppes fiscales personnelles.
Quand la capitalisation en société est clairement avantageuse
La stratégie de capitalisation en IS devient particulièrement intéressante dans ces cas :
- Votre PEA est plein (plafond à 150 000 € de versements) et votre compte-titres personnel subirait la flat tax à 30 % sur les dividendes et PV. Dans ce cas, l'IS à 15 % en société est plus avantageux pendant la phase de croissance.
- Vous anticipez une cession d'entreprise dans 5 à 10 ans. La trésorerie accumulée dans la société sera valorisée dans le prix de cession — et vous bénéficierez peut-être d'abattements sur la plus-value de cession.
- Votre TMI personnel est à 45 %. Si vous sortez des dividendes avec l'option barème, la taxation serait encore plus lourde. La flat tax à 31,4 % reste le plafond en pratique pour la plupart des freelances.
- Vous avez des pertes fiscales en société (déficits reportables). Les gains financiers peuvent venir absorber ces déficits et réduire l'IS dû.
Les risques à connaître : l'acte anormal de gestion
En France, l'administration fiscale peut requalifier certaines décisions d' investissement d'une société en acte anormal de gestion — c' est-à-dire un acte qui n'est pas dans l'intérêt de la société.
Concrètement, si vous investissez la trésorerie de votre SASU (dont l'objet social est le conseil informatique) dans des actifs très spéculatifs — crypto-monnaies à fort levier, produits dérivés risqués, investissements hors du cadre normal d'une gestion prudente — l'administration peut :
- Refuser la déduction des pertes éventuelles
- Imposer les gains comme s'ils étaient distribués (dividendes réputés distribués)
- Appliquer des pénalités
Pour éviter ce risque :
- Investissez dans des actifs standards : ETF indiciel, obligations, DAT, SCPI
- Documentez la décision dans un PV ou une décision de l'associé unique
- Conservez une trésorerie suffisante pour les besoins opérationnels de la société
- Consultez votre expert-comptable avant d'investir des montants significatifs dans des actifs inhabituels
Les ETF indiciels classiques (MSCI World, CAC 40) sur un compte-titres société ne posent généralement pas de problème. Ce sont des placements reconnus comme relevant d'une gestion prudente de trésorerie.
Comment mettre en place un compte-titres société concrètement
La plupart des courtiers en ligne permettent l'ouverture d'un compte-titres pour personnes morales. Voici quelques options :
- Bourse Direct, Fortuneo, Boursorama : ouverture en ligne, tarifs compétitifs sur les ETF, interface simple.
- Saxo Bank, Interactive Brokers : offre plus large (marchés internationaux), mais interface plus complexe.
- BNP Paribas, Société Générale, CIC : votre banque pro classique propose souvent un CTS société, mais avec des frais de courtage plus élevés.
Documents généralement demandés : Kbis de moins de 3 mois, statuts de la société, pièce d'identité du dirigeant, justificatif de domicile social. Le tout se fait en quelques jours.
Ce qu'il faut retenir
Investir la trésorerie d'une SASU ou d'une EURL est parfaitement légal et souvent judicieux. Les supports adaptés sont le compte-titres société (ETF, obligations), le compte à terme, et les SCPI. L'assurance-vie classique et le PEA sont réservés aux personnes physiques.
La fiscalité IS (15 % ou 25 %) s'applique sur tous les revenus financiers de la société. L'arbitrage entre capitalisation en IS et sortie immédiate en dividendes dépend de votre situation personnelle — notamment de la disponibilité de vos enveloppes fiscales (PEA, assurance-vie) et de votre TMI.
Dans tous les cas, documentez vos décisions d'investissement pour éviter tout risque d'acte anormal de gestion, et consultez votre expert-comptable pour les montants importants.
Avant de décider de laisser de la trésorerie en société ou de la distribuer, utilisez le simulateur DansTaPoche pour calculer votre net selon votre statut et votre niveau de CA — c'est la base de toute stratégie d'optimisation.