Passer brutalement de 100 % d'activité à zéro est rarement la meilleure façon de finir une carrière de freelance — ni pour la trésorerie, ni pour les clients, ni pour soi. La retraite progressive répond exactement à ce problème : réduire son activité tout en percevant, dès maintenant, une fraction de sa pension de retraite, sans avoir liquidé ses droits.
Le dispositif a longtemps été confidentiel chez les indépendants. Deux choses ont changé : il leur est ouvert depuis 2022, et surtout, depuis le 1er septembre 2025, il est accessible dès 60 ans — deux décrets publiés au Journal officiel du 23 juillet 2025 ont mis fin à la règle de l'âge légal minoré de deux ans. Voici comment il fonctionne pour un TNS, un micro-entrepreneur et — cas presque jamais traité — un président de SASU.
1. Retraite progressive vs cumul emploi-retraite : deux dispositifs à ne pas confondre
Les deux permettent de « travailler en touchant sa retraite », mais ils ne se placent pas au même moment de la vie et n'ont pas les mêmes effets.
| Critère | Retraite progressive | Cumul emploi-retraite |
|---|---|---|
| Moment | Avant la liquidation définitive | Après la liquidation |
| Âge d'accès | 60 ans + 150 trimestres | Âge légal (taux plein pour le cumul intégral) |
| Pension versée | Une fraction (20 à 60 %) | 100 % de la pension liquidée |
| Activité | Réduite obligatoirement | Libre (plafonds si cumul partiel) |
| Nouveaux droits | Oui — pension recalculée intégralement à la liquidation | Seconde pension plafonnée à 5 % du PASS (≈ 2 400 €/an) |
En clair : la retraite progressive est un sas de transition qui continue d'améliorer votre pension finale, quand le cumul emploi-retraite est un complément de revenus après une retraite déjà liquidée. Le second est détaillé dans notre article dédié au cumul emploi-retraite du freelance.
2. Les conditions 2026 : 60 ans et 150 trimestres
Trois conditions cumulatives, posées par les articles L161-22-1-5 et suivants du Code de la sécurité sociale :
- Avoir 60 ans. C'est la grande nouveauté du 1er septembre 2025. Avant cette date, l'âge d'accès était l'âge légal de départ diminué de deux ans — soit 61 ans et 6 mois pour la génération 1966 et 62 ans à partir de la génération 1968. La réforme uniformise à 60 ans pour tout le monde, tous régimes confondus (général, indépendants, professions libérales, agricoles, fonction publique).
- Justifier de 150 trimestres validés, tous régimes de base confondus — soit 37,5 années. Les trimestres validés incluent les trimestres cotisés mais aussi assimilés (maladie, chômage indemnisé, service national…).
- Exercer une activité réduite. Temps partiel de 40 à 80 % pour un salarié ; baisse de revenus de 20 à 60 % pour un indépendant (voir ci-dessous).
Aucune condition de taux plein : vous pouvez entrer en retraite progressive avec une décote potentielle, puisque la liquidation définitive n'intervient que plus tard, sur la base de vos droits complétés entre-temps.
3. Freelance TNS (EURL, EI) : la baisse de revenus fait foi
Un gérant d'EURL ou un entrepreneur individuel n'a pas d'horaire vérifiable. La loi retient donc un critère objectif : le revenu professionnel. Concrètement, votre revenu de l'année est comparé à la moyenne de vos revenus des cinq années précédentes, et la diminution doit se situer entre 20 % et 60 %. Autrement dit, votre revenu résiduel doit représenter entre 40 % et 80 % de cette moyenne.
La fraction de pension servie est égale au pourcentage de baisse : réduire son revenu de 35 % ouvre droit à 35 % de sa pension. Particularité TNS : comme le revenu d'une année n'est connu de l'administration qu'avec un an de décalage, la caisse verse provisoirement 50 % de la pension pendant les 18 premiers mois, puis ajuste le montant chaque année au 1er juillet, au vu de vos justificatifs fiscaux. Si votre baisse réelle était inférieure au provisoire, on vous réclamera le trop-perçu — provisionnez-le.
Pendant toute la phase progressive, vous continuez de payer vos cotisations TNS sur votre revenu réduit — et ces cotisations créent de nouveaux droits : trimestres, salaires/revenus portés au compte, points de retraite complémentaire. À la liquidation définitive, la pension est intégralement recalculée.
Micro-entrepreneur : le chiffre d'affaires après abattement
Le micro-entrepreneur est éligible dans les mêmes conditions. Son « revenu professionnel » est son chiffre d'affaires diminué de l'abattement forfaitaire du régime micro (71 % achat-revente, 50 % services BIC, 34 % BNC). C'est donc la baisse de ce revenu reconstitué — pas du CA brut — qui est mesurée face à la moyenne des cinq années précédentes. Un consultant micro-BNC qui passe de 50 000 € à 30 000 € de CA voit son revenu passer de 33 000 € à 19 800 €, soit une baisse de 40 % : dans la fourchette.
4. Président de SASU : éligible, contrairement à l'idée reçue
On lit souvent qu'un mandataire social sans contrat de travail ne peut pas prendre de retraite progressive, faute de pouvoir justifier d'un temps partiel. C'était vrai avant 2022 ; ça ne l'est plus. Depuis le 1er janvier 2022, les mandataires sociaux qui exercent leur mandat à titre exclusif ouvrent droit au dispositif.
La logique : le mandat de président de SASU n'étant pas soumis à une durée de travail quantifiable, le droit est examiné selon les règles des indépendants — sur la baisse de la rémunération du mandat, entre 20 % et 60 % par rapport à la moyenne des années précédentes — à condition que cette rémunération atteigne au moins 40 % du SMIC brut annuel, soit environ 8 750 € en 2026 (SMIC mensuel brut de 1 823,03 €). En dessous, pas de retraite progressive possible.
Deux conséquences pratiques pour un dirigeant assimilé salarié :
- La stratégie salaire zéro + dividendes est incompatible avec la retraite progressive : sans rémunération de mandat suffisante, la condition des 40 % du SMIC n'est pas remplie. Voir notre article sur le salaire minimum en SASU pour valider ses droits.
- Les dividendes ne comptent pas : revenus du capital, ils n'entrent pas dans l'appréciation de la baisse d'activité. Réduire son salaire de 40 % tout en maintenant une distribution n'empêche donc pas, en principe, de percevoir la fraction de pension — mais la baisse du salaire doit refléter une réduction réelle de l'activité, pas un simple habillage. En cas de doute, interrogez votre caisse avant d'arbitrer.
La retraite complémentaire Agirc-Arrco suit le mouvement : la même fraction de pension complémentaire est versée, et les points continuent de s'accumuler sur le salaire réduit.
5. Cas chiffré : consultante TNS de 62 ans
Nadia, 62 ans, gérante d'EURL, 158 trimestres validés. Revenu professionnel moyen des cinq dernières années : 60 000 €/an. Sa pension complète, si elle liquidait aujourd'hui, serait d'environ 1 800 €/mois (base + complémentaire). Elle décide de passer à 60 % d'activité.
| Poste | Avant | En retraite progressive |
|---|---|---|
| Revenu professionnel | 60 000 €/an | 36 000 €/an (− 40 %) |
| Fraction de pension | — | 40 % × 1 800 € = 720 €/mois, soit 8 640 €/an |
| Revenu brut total | 60 000 €/an | 44 640 €/an |
Nadia conserve 74 % de son revenu brut en travaillant 60 % du temps. Pendant les 18 premiers mois, la caisse lui verse un provisoire de 50 % (900 €/mois), régularisé ensuite à 720 € — elle met la différence de côté. Ses cotisations TNS, calculées sur 36 000 €, continuent de valider 4 trimestres par an et d'alimenter sa complémentaire : à 65 ans, sa liquidation définitive intégrera ces trois années de droits supplémentaires. Fiscalement, la fraction de pension est imposable comme une pension (abattement de 10 %) et s'ajoute à son revenu professionnel au barème.
6. Quelle stratégie de fin de carrière ?
Trois options se comparent pour un freelance de 60-64 ans qui veut lever le pied :
- Retraite progressive : idéale entre 60 ans et le taux plein. Elle amortit la baisse de revenus, continue d'améliorer la pension finale, et reste réversible (liquidation définitive possible à tout moment).
- Cumul emploi-retraite intégral : pertinent une fois le taux plein atteint — 100 % de la pension + revenus d'activité libres, mais nouveaux droits quasi nuls (seconde pension plafonnée à environ 2 400 €/an). Souvent gagnant après 64 ans avec carrière complète.
- Pleine activité + PER : si vous n'avez pas besoin de la fraction de pension, maintenir l'activité et déduire des versements PER de votre revenu imposable peut être plus efficace fiscalement — puis liquider plus tard avec une surcote de 1,25 % par trimestre travaillé au-delà du taux plein.
Pour situer votre pension future selon votre statut, notre simulateur retraite freelance et l'article sur le rachat de trimestres complètent utilement l'analyse — un rachat peut précisément servir à atteindre les 150 trimestres requis.
7. Les démarches
- Quand : déposez la demande 4 à 6 mois avant la date souhaitée. Pour les indépendants, l'appréciation des revenus étant annuelle, le dispositif prend effet au 1er janvier — calez votre réduction d'activité sur l'année civile.
- Où : auprès de votre caisse de retraite de base (l'Assurance retraite / CARSAT pour les artisans-commerçants et assimilés salariés, votre section CIPAV ou caisse libérale le cas échéant). Un service en ligne « Demander ma retraite progressive » est disponible dans l'espace personnel lassuranceretraite.fr.
- Pièces : justificatifs d'identité et de carrière, dernier avis d'imposition et éléments établissant la baisse de revenus prévisionnelle. Chaque année ensuite, transmettez vos justificatifs fiscaux avant le 1er juillet sous peine de suspension du versement.
8. Les 6 pièges à éviter
- Croire que le mandat SASU est exclu. Faux depuis 2022 — mais la rémunération du mandat doit atteindre 40 % du SMIC annuel et baisser de 20 à 60 %. Un président à salaire zéro n'y a pas droit.
- Sortir de la fourchette 20-60 %. Une année trop bonne (baisse inférieure à 20 %) ou trop creuse (supérieure à 60 %) suspend la fraction de pension. Pilotez votre CA en conséquence.
- Dépenser le provisoire de 50 %. Si votre baisse réelle est de 25 %, la régularisation de juillet réclamera le trop-perçu des 18 premiers mois. Provisionnez l'écart.
- Oublier les justificatifs annuels. Sans transmission de vos éléments fiscaux avant le 1er juillet, le versement s'arrête.
- Confondre avec le cumul emploi-retraite. Liquider sa retraite puis reprendre une activité ferme définitivement l'accès à la retraite progressive — l'ordre des dispositifs ne s'inverse pas.
- Négliger le recalcul final. La fraction versée est calculée sur vos droits du moment, décote comprise le cas échéant ; c'est la liquidation définitive qui fixe la pension réelle. Pensez à la demander au taux plein — et sachez qu'à 67 ans, le taux plein est automatique quelle que soit la durée cotisée.
En résumé
La retraite progressive est devenue en 2025-2026 un vrai outil de fin de carrière pour les indépendants : accessible dès 60 ans avec 150 trimestres, elle verse une fraction de pension égale à votre pourcentage de réduction d'activité (20 à 60 %), tout en continuant d'engranger des droits jusqu'à la liquidation définitive. Les TNS y accèdent par la baisse de leur revenu professionnel, les micro-entrepreneurs par leur CA après abattement, et — c'est méconnu — les présidents de SASU par la baisse de leur rémunération de mandat. Reste à arbitrer avec le cumul emploi-retraite et le PER selon votre âge, votre taux plein et vos besoins de revenus.